Quartette #27

Edgar Morin à Fronteiras do Pensamento (São Paulo, 2011) © CC BY-SA 2.0/Fronteiras do Pensamento/Wikimedias Commons

 

 

Adios Caminante ! – Aux Invalides le 3 juin 2026, la République rendait hommage à Edgar Morin dans les combats et les débats intellectuels de son temps, auteur d’une œuvre sociologique originale, foisonnante et transdisciplinaire était un homme de revue. Rien n’échappait à son insatiable désir de savoir : la politique, la sociologie, l’anthropologie de la mort, les stars et les yéyés, la poésie, le cinéma, l’écologie, l’éducation du futur et la pensée complexe.

 

Les revues jouèrent un rôle fondamental dans le déploiement de sa pensée : en 1956, il fonda Arguments avec Kostas Axelos, Colette Audry, Roland Barthes, Jean Duvignaud, François Fejtö et Pierre Fougeyrollas. Puis, en 1961, il créa Communications avec Roland Barthes et Georges Friedmann. Il prit part à nombre de comité de lecture, de dossiers et de numéros spéciaux. Il écrivit aussi très tôt tribunes et analyses dans les journaux, en particulier dans Le Monde (rassemblés en 2014 dans Au rythme du monde).

 

L’espace des revues était son élément, lui qui aimait tant mettre en commun les idées, les soumettre au feu du débat collectif. Nicole Lapierre a souligné l’importance des revues dans son très beau « Coup de chapeau » paru dans AOC. Monique Peyrière, qui a travaillé plusieurs décennies à ses côtés, a souligné son rôle peu connu dans La Revue documentaires. Edgar Morin et les revues ? Le sujet mérite à lui seul un colloque ou un numéro spécial – à l’image des dossiers de la revue Communications, Hermès ou du Cahier de l’Herne à lui dédiés !

 

Aux Invalides, après le discours présidentiel, résonna la fanfare de la Garde Républicaine : La Marseillaise, le Chant des partisans et l’Hymne à la joie. Puis, au cimetière du Montparnasse, s’élevèrent les voix de sa famille et de ses amis qui, pour lui dire adieu, fredonnèrent des chansons. Adios, Caminante !

 

 

 

Marc Bloch © Domaine Public

Panthéon – En juin 2026, la République rend ainsi hommage à deux grands fondateurs de revues. Après le cofondateur d’Arguments, et de Communications, c’est le fondateur des Annales, Marc Bloch (1886-1944) que célèbre la Nation. Préparée de longue date, cette reconnaissance marquera une date dans l’histoire des liens entre le pays et ses savants – en particulier ses historiens. Nombre de publications accompagnent le grand événement : Aya Aglan publie La double mort de Marc Bloch (Flammarion), Florian Mazel et Yann Potin Marc Bloch. L’histoire en résistance (Le Seuil), Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle (Gallimard) et reparaît Écrire la société féodale (éditons de l’Ehess/Imec). Une bande dessinée raconte le parcours de l’historien, donnant une bonne place à son activité de directeur de revues (Laurent Bidot, Suzette Bloch, Jean-David Morvan, Marc Bloch. L’historien combattant, Tallandier).

Naturellement, les revues sont au rendez-vous : 20 & 21, Historiens & géographes, L’Histoire, Les Chemins de la mémoire, les sites de l’EHESS, l’APHG ou La Vie des idées ont dédié un dossier au Grand homme. Saisissant l’occasion, Esprit pose la question « Que demander à l’histoire ? » et invite plusieurs historiens à s’interroger sur la responsabilité de leur discipline aujourd’hui, en un temps de nouvelles « batailles des récits ». Dans un article dédié à Jacques Revel (1942-2026), Jean-Frédéric Schaub évoque « l’histoire à l’épreuve du faux »… Les leçons de Marc Bloch, auteur des Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre demeurent d’une brûlante actualité.

 

 

 

 

En retrouvant Nadeau Entre 2018 et 2022, avec Soixante ans de journalisme littéraire avait été rassemblée en trois épais volumes l’intégralité des chroniques littéraires publiées par Maurice Nadeau de 1945 à 2013. L’ensemble de plus de 4 800 pages couvrait les années Combat (1945-1951), Les Lettres Nouvelles (1952-1965) et La Quinzaine littéraire (1966-2013). Un monument ! Une traversée incomparable de la vie littéraire et intellectuelle, de l’immédiat après-guerre aux lendemains du 11 septembre. Les Éditions Maurice Nadeau (qui viennent de fêter leur cinquantenaire) ont eut l’excellente idée de proposer un florilège de ces critiques en format poche. Le premier volume vient de sortir ; les deux prochains tomes sont annoncés pour 2027 et 2028. « Cette sélection, précise Gilles Nadeau dans son avertissement, forme l’ossature d’une histoire littéraire de cette période ». Et quelle période ! Les revues rythmaient alors la vie littéraire et intellectuelle. Combat, sous la houlette d’Albert Camus et Pascal Pia était aux avant-postes – en particulier grâce à sa rubrique littéraire tenue par l’écrivain critique Maurice Nadeau. Et quelle plume ! L’art de la note de lecture poussée à la perfection : précision, concision et sobriété au service d’une curiosité toujours en alerte. L’esprit même de la critique. Le choix montre l’étendue de ses intérêts même si l’on ne croise ici que de « grands noms » (il faut se référer à l’intégrale pour saisir l’ensemble du panorama). Beckett, Blanchot, Breton, Camus, Char, Duras, Gary, Genet, Giono, Hemingway, Kafka, Koestler, Michaux, Orwell, Sartre, Simenon, Vittorini, Weil, Woolf et beaucoup d’autres…

 

Le volume s’ouvre sur un extrait de la préface que Nadeau avait donné à un premier recueil de ses articles de Combat, Littérature présente. Il y présentait sa démarche : « Je n’ai ni doctrine ni système ; je n’appartiens à aucune chapelle et si, passant outre au plaisir ou au déplaisir que m’ont donné les ouvrages ou les auteurs dont je parle […]  Je suis ainsi porté à deux attitudes qui ne se concilient guère : l’une qui m’incline à aimer une certaine littérature secrète qui confine parfois à la gratuité du jeu, l’autre au contraire, qui me porte à admirer les esprits capables d’incarner et d’exprimer les interrogations informulées, les angoisses et les espoirs d’un milieu, d’une classe, d’une époque. » Quelle époque pour la littérature et la pensée ! Quel meilleur guide pour y plonger que Maurice Nadeau ?

 

Aménophis à la Louvière – Du 9 mai au 13 septembre 2026, une exposition met à l’honneur la revue Aménophis qui rassembla, de 1968 à 2018, artistes, écrivains et penseurs autour d’expérimentations graphiques, poétiques et intellectuelles. À travers documents d’archives, numéros emblématiques, œuvres et correspondances, l’exposition retrace l’histoire de cette « revhue » indisciplinée s’est imposée comme un laboratoire de création, un lieu de dialogue entre les disciplines, laissant une empreinte durable dans le paysage des revues artistiques et culturelles contemporaines. Le Centre Daily-Bul de la Louvière donne ainsi une place éminente aux revues. Il annonce d’ailleurs pour le printemps 2027 une exposition sur Marcel Marien et Les Lèvres nues !

 

François Bordes

 

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