« Au fil des livraisons

La moitié du fourbi n° 9 : « Vite » et ce n’est pas la précipitation

Ce n’est pas de la précipitation, car concevoir une revue, c’est s’extraire du temps moderne et accéléré, soumis à la dictature de l’actualité. C’est d’ailleurs le sujet d’Hélène Gaudy, dans « En cours 6 décembre 2018-7 janvier 2019 », évoquant Philippe Lançon, Boucheron et Riboulet, sur le besoin d’être et témoigner face l’événement, mais sans oublier la distance à prendre, mais pas trop pour ne point trop oublier : «  […] alors l’écriture à chaud n’est plus une écriture ».

« Vite », de quoi s’agit-il ? Du sens que les auteurs de cette moitié du fourbi n° 9, dix-sept au total auront voulu proposer. Pied de la lettre ou ellipse, prose ou entretien, roman graphique ou photographie, tous les médiums sont réunis ici.

Mais auparavant, une jeune Thaddée illustre un court texte de Tristan Tzara, « Un passant », puis l’Oulipo recentre le débat : « La littérature a-t-elle horreur du vite ? », par la plume de Paul Fournel.

Alors s’ouvre cette livraison, texte no 1 : « Comète », de Lucie Taïeb, commençant par « il faut naître », déploie en paragraphes courts les énergies à l’œuvre, les mouvements intimes et sociaux, les trajectoires et stratégies ; la petite fille ne sait pas, mais elle observe, elle ressent, elle comprend ; des couples antagonistes contredisent l’ascension en cours : « la lenteur serait ma résistance », « tout le monde est levé déjà », et pourtant, « fulgurante réussite, mort trop tôt pour être témoin », le père « […] était un homme irrésistible. »

« De quoi la vitesse est-elle composée ? Relative aux dimensions spatiale et temporelle, de nature énergétique, intensive, la vitesse est avant tout une vitesse psychique, intérieure qui, transmise au corps, aux muscles, se propage au dehors, se traduit dans une accélération du tempo. » (p. 78)

Du tempo ? Alors il s’agit de musique : Véronique Bergen évoque la pianiste « Martha Argerich. L’Art des passages », huitième contribution sur dix-sept.

Il s’agit d’écriture dans « La cordelette », exercice de style de Fabrice de Jonckheere à partir de son auto-commande ( ? ) : « l‘invention d’un récit, c’est vite dit. »

Il y a du sport, des corps dans « Raccourcis », évocation – évidente ici – de Usain Bolt par Frédéric Fiolof, notre hôte en revue (qui nous conduira par sa rapidité d’esprit, dans ce même texte, jusque Kurt Schwitters), mais aussi des lutteurs de sumo par Zoé Balthus, mais aussi une femme pressée car adepte du yoga (« Yoga du temps » par Valérie Cibot).

Le vertige métaphysique des mondes physiques possibles, illustrés dans « Inflation éternelle » de Guillaume Duprat, est suivi d’un chute moins abstraite dans les « 3 secondes » magistralement dessinées par Marc-Antoine Mathieu et, plus loin encore, la recomposition par ajouts, collages de photographies prises au Salon de l’aéronautique qui vise à « lutter contre les accélérations d’objets protéiformes, [pour] rapidement inventer un nouvel imaginaire de la lenteur » (« Accélération » par Mathieu Raffard et Mathilde Roussel) ; ce fil que je tire trouve un aboutissement jusqu’à l’absurde dans la description technique et humaine (nos corps, encore) par Hugues Leroy, de l’expérimentation du « Trottoir » à grande vitesse de la gare Montparnasse. Concret/abstrait ne s’opposent pas dans le monde du trading à haute fréquence où les milli-secondes régissent les transactions de nos possédants (Entretien de Frédéric Fiolof avec Alexandre Laumonier).

Cinéma aussi : Hugues Robert pour le western , « Esthétique politique du défouraillement » qui invoque – entre autres – Terrence Hill ; Anthony Poiraudeau appelle O.J. Simpson à la barre, mis en regard avec Speed (« Courses et poursuites à Los Angeles »).

Et Marjorie Ricord nous propose une écriture saccadée – écrit-elle vite ? – pleine de mouvement, verbes d’action, mots courts, « Est-ce une quête ou la poursuite » (y a-t-il un sens ?) dans « À l’immédiat la déraison » ; Marie Willaime prélève des chèvres, de l’agitation et de l’ardeur inconnue au Livre du café, et les transforme dans « Baies rouges / Breuverie », à propos du kawah.

Dans une forme où le graphisme s’adapte discrètement au statut des textes, la variation des couleurs rouges et violets élégants en intercalaires ou en illustrations, la moitié du fourbi poursuit a son rythme une trajectoire déterminée  et sinueuse à la fois. Chapeau !

Mais laissons le dernier mot à Antoine Mouton : « À très vite » (sans regrets, Frédéric ?)

Yannick Kéravec

 

D’autres comptes rendus ICI, dont le numéro 1 dans La Revue des revues no 54 et un entretien avec Frédéric Fiolof.


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