
Ce n’est pas une impression de déjà-vu. Dans la curiosité de découvrir une nouvelle revue, telle que celles qui se présentent au Salon de la revue, il en est parfois qui se reconnaissent d’emblée comme faisant partie de la famille : cela relève des éléments que l’on retrouve, comme chez l’enfant le nez du père, le sourire de la mère. Le carré bleu, Sabir, A Traversa seraient les ascendants de Lingua Franca, revue créée depuis Paris par Victor Lejeune. Voyez pourquoi.
La revue se présente comme un pur carré, bleu, de 20 cm de côté, imprimé d’un motif maritime, la mer en risographie, portant large le titre en majuscules blanches, et le numéro en chiffre romain sur le dos fin, carré collé. Et rien de plus. Le graphisme de cette couverture est dû à Camilla Tomasetti. À l’intérieur, le parti pris de la revue étant d’inviter force auteurs pour des propositions de traduction, sur une ou deux pages, les textes se distinguent par leur positionnement, travail de répartition des mots, des phrases, définis en drapeau, en blocs, poèmes en vis à vis ou décalés, plus ou moins denses selon le matériau. La typographie est classique (sinon pour deux textes, un poème-collage de Vitto Guagliò et le texte de Giulia Sanità), et l’auteur est mentionné, ainsi que la langue originelle du texte : son vis-à-vis est en français.
Enfin, le français hormis pour les textes en lingua franca. Quèsaco ? C’est tout le projet poétique de la revue. La page de garde porte fièrement une devise majuscule, « Acta universalia poetarum linguarum romanicorum ad concordiam populorum » qui en miroir se retrouve en dernière page : « Revïsta internàsyõnâla des poetï de lengüå’s romanïkæ pür al rapwoxåmęnto dês pöples ». Tout est dit : du latin à cette langue joueuse, reconnaissable et déconcertante (et encore, quelques signes diacritiques n’ont pu être retranscrits avec cette police). Après les salutations d’usage, page 4, une définition vous accueille.
« LINGUA FRANCA : Langue affranchie, langue véhiculaire née du contact entre des locuteurs de différentes langues maternelles. Langage des ports de la Méditerranée, des marchands ambulants, des pirates Adriatique ou des bagnards en fuite. Syn. : sabir, koïné, pidgin. »

Robert Delaunay, Rythme, 1934 © CC0 1.0/Wikipedia
Sabir ? Comme le titre de cette revue qui, de 2019 à 2024, explora la création littéraire depuis Ixelles, se donnant une thématique différente au gré de 7 livraisons (relisez notre compte rendu du numéro 2) ? Oui. Et si ce terme a une connotation dévalorisante (d’une langue simplifiée telle celle d’usage entre maîtres et esclaves, ou plus péjorativement synonyme de baragouin, de charabia – cf dictionnaire Larousse), il est utilisé ici à dessein, avec koïné et pidgin, pour mettre en avant la valeur véhiculaire, d’échange entre personnes, groupes, équipages. Et ceci dans le contexte de populations aux langues d’origine latine. Latine donc méditerranéennes.
Alors je pense très fort au travail qu’effectue Christian Peri, depuis la Corse, vers les rivages de la Mare Nostrum, périple en revues d’histoire et d’aujourd’hui, dans sa belle revue A Traversa, étendant cette collecte aux revues des autres contrées, des autres langues du pourtour (turc, arabe(s)…).
Pour revenir à Lingua Franca, elle s’ouvre sur une proposition, pas encore un manifeste, signé Victor Lejeune, capitaine du vaisseau, et qui appelle les bonnes volontés à se joindre à ce projet poétique, car c’est de poésie qu’il s’agit, par la nature des textes, certes, et surtout par le travail du langage, sa transformation perpétuelle, les allers-retours de la langue savante vers la langue vernaculaire, visant à terme à une revue entièrement – directement ? –, rédigée en lingua franca, s’écartant des normes et règles (fi de l’esperanto ou de l’interlingua), cherchant la justesse plutôt que l’exactitude, afin de constituer un conservatoire, un laboratoire. Lingua Franca sera le réceptacle du chant des nouveaux troubadours.
Combien se laisseront porter par cette folle et belle ambition ? La revue propose déjà 34 textes, par 32 auteurs et deux textes collectifs (« Épuisement d’un quatrain anonyme » par 11 traducteurs, et « poeme porrada », de Roberto Piva, traduit du portugais brésilien pour la première fois en français et en italien par Pedro Spigolon et un mystérieux GSC – Groupe surréaliste en clandestinité/Gruppo surrealista in clandestinità). Nombre de ces auteurs sont déjà connus de revues, d’éditeurs plus ou moins locaux, inscrits dans des territoires de langues plus ou moins partagés. Mais plutôt que d’en transcrire la liste, c’est celle des langues qui vous convaincra (si ce n’est déjà fait) à vous plonger dans ce tourbillon. Dans l’ordre d’apparition dans ces pages, vous lirez du kréol rényoné, du lìgurián, du français (!), du português (Brasil), de la lingua franca, du furlan, de l’occitan, de l’aragonés, du română, du rumantsch, du darija, português, molisano, lingua effeffe (par Francesco Forlani), corsu, castellano, castellano (Argentina), català, djudeo-espanyol, italiano, galego, ladin. Ce dernier est parlé par quelques dizaines de milliers de personnes du nord-est de l’Italie.
La plongée dans ces pages de façon méthodique ou joueuse est fortement recommandée.
Yannick Kéravec
Lingua Franca no 1, juin 2026, 56 p., 20 x 20 cm, juin 2026, 10 €