Quartette #30

 

 

 

Sad News – L’édition a été frappée par l’annonce du décès d’Anthony Glinoer (1976-2026). Figure majeure de la sociologie historique du littéraire, directeur de la revue en ligne Mémoires du livre/Studies in Book Culture, il incarnait la génération montante de chercheurs dans un domaine en plein renouveau. La consultation de la revue et des sites qu’il animait avec l’équipe du GRELQ, tout comme la lecture de ses livres – en particulier Être éditeur, en témoignent amplement. Au printemps 2024, pour la revue Histoires littéraires, il avait coordonné avec David Martens une savoureuse anthologie documentaire de Papiers d’éditeurs. À l’Imec, nous avions eu la chance de collaborer à son projet sur les archives éditoriales francophones. Chercheur, professeur, Anthony Glinoer était aussi un passeur généreux, ouvert et attentif – comme en témoigne le bel hommage publié par Fabula.

 

 

Social & human Research – Fondée en 1919 à New York, la New School for Social Research constitue un symbole de la résistance intellectuelle et de la solidarité internationale. Elle a notamment accueilli, dès 1933, l’University in Exile et servi de refuge aux chercheurs persécutés par le nazisme, comme Hannah Arendt, Jürgen Habermas ou Ernesto Laclau.

 

Dans une tribune publiée dans Le Monde, des chercheurs de renom international alertent sur les menaces dont elle fait l’objet aujourd’hui. La direction de l’université, menée par Joel Towers, a en effet décidé de fermer les départements de sciences humaines et sociales (anthropologie, histoire, sociologie) et de licencier 19 professeurs titulaires. Pour les auteurs de la tribune, ces attaques, justifiées par des arguments financiers, visent en réalité à étouffer la pensée critique. Ce fleuron des sciences humaines risque d’être réduit à une école de design et d’arts, avec quelques reliquats de sciences humaines. La marginalisation des sciences sociales est un signal d’ensauvagement. L’idéologie managériale, alliée à la haine politique de la critique, nous promet des jours bien sombres…

 

Or, nous avons plus que jamais besoin des humanités et des sciences sociales. Pour comprendre les enjeux de l’IA, ne vaut-il pas mieux écouter les conseils d’un sociologue des organisations, par exemple, qu’ingurgiter une quelconque bouillie communicationnelle prédigérée par un robot ? On s’en convaincra facilement en consultant Social Research, la revue internationale publiée par l’école new-yorkaise. Son dernier numéro est consacré à un sujet vertigineux : « Écrire au XXIᵉ siècle ». Questions-clés de notre temps : « Which written forms of thought, reflection, and exploration will survive AI or, conversely, will be enabled by it? »

On peut découvrir la présentation du numéro. Il suffit de cliquer sur le bouton « I am human ».

  

 

Modern love, modern writting – La très belle revue Triages propose un très beau dossier sur le « couple d’écriture » formé par Marie Étienne et Paul Louis Rossi. À l’origine de l’idée, Marie Joqueviel-Bourjea a coordonné cet ensemble vivant et original qui permet de saisir toute la force de deux vies et de deux œuvres entrelacées et autonomes. L’entretien avec Marie Étienne parcourt les chemins quotidiens, les entrelectures, les « trésors » et les butins de mots et d’images. Il est difficile de dire ce qu’est un couple d’écriture, un couple de travail d’écriture. La chose est plus courante en musique ou dans l’artisanat d’art. Avec Marie Étienne et Paul Louis Rossi, une expérience se dessine – modern love, modern writting. L’une ne saurait être réduite à l’autre et réciproquement. Gérard Cartier parle d’une tisserande et d’un bouvier, analysant les différences d’inspiration et d’univers des deux œuvres. Leur éditeur, Yves di Manno reprend en les entrecroisant, les quatrièmes de couverture de leurs neuf livres publiés chez Flammarion. Il s’en dégage un délicat portrait-paysage d’un compagnonnage de vie et d’écriture.

 

 

Poetic gap – La canicule écrasait Paris ce samedi-là. Une assistance nombreuse avait pourtant rejoint le havre rafraîchi de la maison de la poésie, passage Molière. C’était, avant l’été, le dernier entretien de la revue Po&sie. Martin Rueff et Tiphaine Samoyault accueillaient Jacques Rancière. Alerte, brillant et drôle, le philosophe donna une virevoltante leçon sur « l’écart poétique ». Durant deux heures, courant de pensées en questions, de mots en images, ce fut un festival, un vrai feu d’artifice, des fêtes de la pensée.

 

Partant d’une citation de Bonnefoy, il salua d’emblée Jean Wahl, son professeur, philosophe et poète qui lui montra, par l’exemple, que le texte poétique contenait de la pensée et que la poésie n’excluait donc pas la philosophie. Dès lors les poètes l’accompagnèrent. Et les noms et les citations fusent. Wordsworth, Whitman (envolée époustouflante !), Mallarmé, Mandelstam, Beck et Rimbaud bien sûr, Rimbaud toujours recommencé.

 

Le philosophe enfin fixa un vertige en parlant de la Loie Fuller, la chorégraphe « pionnière de l’abstraction dansée ». Et l’on se dit ainsi qu’il y a quelque chose de la danse de Loie Fuller dans le rythme de pensée de Jacques Rancière. Sur ce merveilleux crépitement des mots, Martin Rueff nous souhaita un bel été en donnant rendez-vous à la rentrée pour la reprise des entretiens de la revue Po&sie.

 

Emboîtons-lui le pas : bel été et rendez-vous en septembre pour la suite – et la fin – de ces quartettes….

 

François Bordes

 

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